Il y a du changement: on a parlé dopage à Paris cet été et ce n'était pas pour le Tour de France. C'était aux championnats du monde d'athlétisme.
- l'américaine Kelli White contolée positive
- Young couvert par sa fédération après
son controle positif
- Le
Kényan Bernard Lagat au cœur d'une affaire de dopage
- Le Français Fouad Chouki
à son tour soupçonné de dopage
- L'effondrement du sprint américain
- Fouad Chouki confirmé positif !
Kelli White pourrait perdre ses deux médailles d'or pour dopage
LEMONDE.FR | 03.09.03 | 18h03 • MIS A JOUR LE 03.09.03 | 19h45
Le déclassement de la sprinteuse américaine paraît inéluctable car la disqualification d'une compétition est la suite logique de toute sanction prise par l'IAAF, même quand il s'agit d'un avertissement.
L'Américaine Kelli White, victorieuse des 100 et 200 mètres des Mondiaux de Paris-Saint-Denis, mais contrôlée positive à un psychostimulant (le Modafinil) après le 100 mètres, recevra un avertissement et sera probablement privée de ses médailles, a indiqué, mercredi 3 septembre, le secrétaire général de la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF), Istvan Gyulai.
"Ce qui a été clarifié, c'est que la substance appartient à la classe des stimulants mineurs, pour lesquels l'athlète encourt un avertissement. Elle perd probablement aussi le bénéfice de ses victoires", a souligné M. Gyulai. "L'avertissement, c'est officiel. Mais il ne sera pas signifié à l'athlète avant lundi porchain, car il faut lui laisser le temps de fournir une explication à sa fédération", a ajouté le secrétaire général de l'IAAF.
Quant au déclassement de la sprinteuse, il paraît inéluctable tant une disqualification de la compétition est la suite logique de toute sanction prise par l'IAAF, même quand il s'agit d'un avertissement. Pourtant, M. Gyulai préfère ajouter "probable", car la règle n'est pas claire et il ne fait aucune doute que les avocats de l'athlète vont la contester.
HURTIS MÉDAILLE DE BRONZE ?
La Bahamienne Chandra Sturrup et la Française Muriel Hurtis, arrivées 4e respectivement sur 100 et 200 mètres, devraient bénéficier de la disqualification de la sprinteuse américaine et décrocher chacune le bronze. Sur le 100 mètres, l'or reviendrait à une autre Américaine, Torri Edwards, podium complété par l'Ukrainienne Zhanna Block et Chandra Sturrup. Sur le demi-tour de piste, la victoire serait pour la Russe Anastasi Kapachinskaïa et la médaille d'argent pour Edwards.
Kelli White pourra cependant participer vendredi à la réunion de Bruxelles, comptant pour la Golden League, et à la finale le week-end suivant à Monaco, a indiqué mercredi l'IAAF, qui a en outre confirmé sa décision de classer prochainement le Modafinil dans la catégorie des stimulants mineurs.
L'atlhète américaine a de son côté déclaré mercredi à Bruxelles au cours d'une conférence de presse être "déçue par la possibilité de perdre (mes) médailles". "J'ai travaillé toute la saison pour les gagner. Je les ai gagnées. Ma réputation a été ternie, mais j'ai l'intention de me battre pour garder mes médailles", a-t-elle déclaré. Samedi, après avoir appris son contrôle positif en lisant le journal L'Equipe, White avait insisté sur sa "bonne foi". "Je n'ai pas signalé le produit sur le formulaire de l'IAAF car il ne figure sur aucune liste et je ne le prends que de façon occasionnelle. De plus, je l'avais pris en d'autres circonstances et les contrôles n'avaient rien donné", avait avoué Kelli White. La sprinteuse, qui souffre d'une forme de narcolepsie, comme d'autres membres de sa famille, avait précisé que "le diagnostic a été établi cette année car j'étais très fatiguée et je dormais pendant la journée, et pas trop bien la nuit. En plus, j'avais des pertes de mémoire".
AFFAIRE YOUNG
Une autre star de la sélection américaine pourrait également se retrouver mise en cause pour dopage. Le Comité international olympique (CIO) avait en effet proposé lundi par courrier à l'Agence mondiale antidopage (AMA) la création d'une commission d'enquête conjointe chargée d'"examiner de près l'affaire Jerome Young". Le CIO avait expliqué dans un communiqué publié sur son site officiel qu'il pensait "obtenir de meilleurs résultats en associant l'expérience et la force des deux organisations".
Young avait remporté le 26 août, lors des Mondiaux, le titre du 400 mètres. Le lendemain, le Los Angeles Times avait révélé que l'athlète avait participé en septembre 2000 au relais 4 x 400 mètres américain, victorieux aux JO de Sydney, en dépit d'un contrôle antidopage positif (nandrolone, stéroïde anabolisant) subi un an auparavant. Young avait pu participer à ces Jeux car il avait fait appel à l'issue de son contrôle et, par crainte de poursuites judiciaires, la Fédération américaine d'athlétisme (USATF) s'était abstenue de le suspendre, au moins à titre conservatoire, et même de rendre son cas public. Après les Jeux, Young avait obtenu gain de cause en appel et cette procédure avait été validée par le tribunal arbitral du sport (TAS).
Le président de l'AMA, Dick Pound, avait immédiatement réagi aux révélations du Los Angeles Times en réclamant au CIO l'ouverture d'une enquête en vue de prendre les "mesures appropriées dès que possible (...). La légitimité de la victoire américaine dans le relais 4 x 400 m est maintenant remise en cause", avait-il affirmé, en dénonçant une "conspiration du silence" de l'USATF.
L'IAAF avait cependant fait savoir qu'elle ne pourrait aujourd'hui sanctionner l'athlète que s'il reconnaissait publiquement qu'il s'était dopé. Une hypothèse improbable, dans la mesure où Young, s'il a admis avoir été l'objet de cette procédure antidopage, a nié toute culpabilité. "Je veux qu'il soit clair que je n'ai jamais commis un délit de dopage", a-t-il affirmé. L'USOC a, comme l'IAAF, exclu de rouvrir le dossier. "Nous considérons que ce cas a été jugé en application des règlements en vigueur à l'époque des faits", a-t-il expliqué.
Par ailleurs, selon le quotidien kényan Daily Nation daté de mercredi, le coureur du 1 500 mètres Bernard Lagat a été contrôlé positif à l'érythropoïétine (EPO). La Fédération internationale aurait informé la fédération kényane de ce contrôle positif juste avant le début des Mondiaux. Lagat aurait alors quitté la sélection immédiatement après cette annonce. Officiellement, le coureur avait déclaré forfait avant les séries du 1 500 m, le 23 août, en raison d'une grippe. Il risque deux ans de suspension. La date et le lieu du contrôle n'ont pas été précisés, mais, selon le quotidien sportif italien La Gazzetta dello sport, Lagat aurait subi ce contrôle début août.
Avec AFP et Reuters
Le passé du lauréat du 400 m se trouble Young aurait été contrôlé positif en 1999 mais couvert par sa fédération.
Par Michel CHEMIN Libération vendredi 29 août 2003
C'est dans les vieilles histoires que le présent s'il lustre. Hier, l'Agence mon diale antidopage (AMA) a demandé une enquête du Comité international olympique (CIO), après les révélations du Los Angeles Times, mercredi. Selon le quotidien américain, Jerome Young, champion du monde du 400 m, a participé au relais américain du 4X400 et fut sacré champion olympique à Sydney en 2000, en dépit d'un contrôle antidopage positif (stéroïdes) en 1999. Résultat gardé sous le coude par la fédération américaine (USATF). Pour le président de l'AMA, le Canadien Dick Pound : «La légitimité de cette victoire est maintenant remise en cause. En ne rapportant pas le résultat positif à l'IAAF immédiatement, l'USATF s'est engagée dans une conspiration du silence.»
Averti d'un cas de dopage parmi les athlètes américains, le CIO avait fait pression sur l'USATF pour connaître l'identité du coupable. En vain. Ce n'est qu'après les JO que le CIO entendra parler de Young, qui a entre-temps été blanchi, dans des conditions demeurées confidentielles. Un camouflage de plus de l'athlétisme américain, accusé depuis un an par l'ancien responsable du programme antidopage du Comité olympique américain, d'avoir envoyé aux JO depuis 1988 de nombreux athlètes contrôlés positifs (Libération du 21 août).
Si le CIO, qui souhaite que ce dossier soit «approfondi», confirme les révélations du journal, le relais pourrait perdre sa médaille. Ce qui ne ravit pas Michael Johnson, également auteur du doublé 200 et 400 m. Il a déclaré hier : «Ils n'auront jamais ma médaille.».
Le Kényan Bernard Lagat au cœur d'une affaire de dopage
LE MONDE | 04.09.03 | 13h06 • MIS A JOUR LE 04.09.03 | 13h31
Le coureur de 1 500 m a été contrôlé à l'EPO avant les Mondiaux de Paris, pour lesquels il avait déclaré forfait. Kelli White, la championne du monde du 100 et du 200 m, ne devrait pas être suspendue mais risque de perdre ses deux titres.
Le Kényan Bernard Lagat, contrôlé positif à l'érythropoïétine (EPO) avant le coup d'envoi des championnats du monde d'athlétisme de Paris, a assuré, mercredi 3 septembre, "n'avoir jamais pris de produits dopants".
Médaillé de bronze sur 1 500 m aux Jeux olympiques de Sydney, en 2000, et médaillé d'argent sur la même distance aux championnats du monde d'Edmonton (Canada), en 2001, Bernard Lagat ne s'était pas présenté au départ des séries du 1 500 m, le 23 août. Il avait été averti la veille par la Fédération kényane - elle-même informée par la Fédération internationale d'athlétisme (IAAF) - qu'il avait fait l'objet d'un contrôle positif à l'EPO. L'agent de l'athlète avait justifié son forfait par une grippe intestinale.
C'est le quotidien kényan Daily Nation qui a révélé l'affaire, mercredi 3 septembre. "Bernard réfute catégoriquement avoir jamais pris de produits dopants, a indiqué son agent, James Templeton, dans un communiqué. Nous nous étonnons de la manière dont l'information est tombée dans le domaine public alors que la contre-expertise n'a pas encore eu lieu. Nous espérions que cette affaire resterait confidentielle au moins jusqu'à l'analyse de l'échantillon B."
"Nous avons été informés par la Fédération kényane le 22 août, au soir, à Paris, poursuit le manager. Après consultation de la Fédération, nous avons décidé que Bernard déclarerait forfait pour les séries du lendemain car sa concentration avait été très perturbée et il souffrait en outre d'une grippe intestinale."
Selon l'un des responsables de la délégation kényane à Paris, Alf Kimani, cité par le Daily Nation, l'affaire n'avait pas été rendue publique afin d'épargner les parents du coureur, présents à Paris. Les autres athlètes de la délégation kényane n'avaient pas été prévenus non plus, afin de ne pas affecter leur moral. Les dirigeants kényans leur avaient indiqué que Bernard Lagat souffrait de maux d'estomac.
Le coureur kényan, âgé de 28 ans, risque deux ans de suspension. Son sort est désormais entre les mains de la Fédération kényane d'athlétisme, qui, si la contre-expertise confirme les premiers résultats, devra proposer une sanction à l'IAAF. Sa participation aux Jeux olympiques d'Athènes, en 2004, semble compromise.
"Nous ne ferons plus confiance à aucun de nos athlètes. Bernard Lagat était l'un de ceux que l'on soupçonnait le moins d'avoir recours au dopage", a déclaré David Okeyo, un dirigeant de la Fédération kényane d'athlétisme, selon lequel le coureur aurait été contrôlé positif le 8 août en Allemagne.
UN PSYCHO-STIMULANT
Le 24 août 2001, à Bruxelles, Bernard Lagat avait réalisé la troisième meilleure performance mondiale de tous les temps sur 1 500 m en 3 min 26 s 34. Installé aux Etats-Unis, où il a effectué ses études, il était considéré comme l'un des principaux rivaux du Marocain Hicham El-Guerrouj, désormais quadruple champion du monde de la distance.
Concernant l'autre athlète éclaboussée par une affaire de dopage pendant les Mondiaux de Paris, la sprinteuse américaine Kelli White, celle-ci devrait disputer le meeting de Bruxelles, vendredi 5 septembre, et la finale du Grand Prix d'athlétisme, à Monaco les 13 et 14 septembre. Contrôlée positive au Modafinil, un psycho-stimulant indiqué dans les cas de narcolepsie, à l'issue de la finale du 100 m, dimanche 25 août, la nouvelle championne du monde du 100 et du 200 m risque cependant de devoir rendre ses deux médailles d'or.
Après avoir recueilli l'avis d'experts, l'IAAF a décidé, mercredi 3 septembre, de ranger le Modafinil, qui ne figurait pas explicitement sur la liste des produits interdits, parmi les produits apparentés aux stimulants mineurs. Si l'infraction est avérée, après audition de l'athlète par sa fédération, Kelli White devrait être sanctionnée d'un avertissement public et d'une disqualification des Mondiaux de Paris. Les titres mondiaux du 100 et du 200 m reviendraient alors à l'Américaine Torri Edwards et à la Russe Anastasia Kapachinskaïa.
Mercredi à Bruxelles, lors d'une conférence de presse, Kelli White a indiqué qu'elle avait l'intention de "se battre" pour garder ses médailles. Elle a également clamé son innocence et répété qu'elle prenait ce médicament pour pallier une forme de fatigue pathologique "depuis juin".
Après la révélation de son contrôle positif, samedi 30 août, l'Américaine s'est contredite à plusieurs reprises. Elle a dans un premier temps expliqué qu'elle n'avait pas déclaré la prise de la substance parce que celle-ci ne figurait ni sur la liste de l'IAAF, ni sur celle de l'Agence mondiale antidopage (AMA), qu'elle avait "soigneusement consultées". Elle avait plaidé ensuite qu'il est "difficile de se souvenir de tout ce qu'on prend dans une journée".
Selon L'Equipe, Brian Goldman, le pédopsychiatre qui a prescrit du Modafinil à Kelli White, travaille aussi comme consultant pour Victor Conte, l'ex-nutritionniste de C. J. Hunter, lanceur de poids américain convaincu de dopage en 2000. Victor Conte, fondateur d'un club d'athlétisme en Californie et d'un laboratoire pharmaceutique commercialisant un produit à base de zinc très prisé des culturistes, aurait été accrédité aux championnats du monde. Il aurait été vu chaque jour autour de la piste d'échauffement, s'entretenant notamment avec Remi Korchemny, le coach d'origine ukrainienne de Kelli White, ainsi qu'avec d'autres entraîneurs issus de l'ex-URSS.
En cas de disqualification de Kelli White, la Française Muriel Hurtis et la Bahaméenne Chandra Sturrup, respectivement quatrièmes du 200 m et du 100 m, récupéreraient la médaille de bronze. "Ce serait une grande satisfaction, a déclaré le directeur technique national de l'athlétisme français, Robert Poirier, car ce ne serait pas une médaille gagnée sur tapis vert mais sur le terrain de l'éthique. La réaction rapide de l'IAAF confirme sa volonté de lutter contre le dopage, et la Fédération américaine, qui n'a pas couvert son athlète, est peut être en train de comprendre qu'elle doit s'intégrer à la communauté athlétique mondiale sans la morgue qu'elle affichait auparavant."
Patricia Jolly et Elise Vincent
Le Français Fouad Chouki soupçonné de dopage
LE MONDE | 13.09.03 | 14h11
Des traces d'EPO ont été trouvées lors des Mondiaux d'athlétisme.
a posteriori , il serait facile d'affirmer que la progression affichée par Fouad Chouki en 2003 était suspecte. Lors du meeting de Zurich, le 15 août, le Strasbourgeois s'était emparé du record de France du 1 500 m (il en a été dépossédé par Mehdi Baala depuis lors), le portant à 3 min 30 s 83 , un temps inférieur de plus de 3 secondes à ce qui constituait son record personnel à l'orée de la saison.
Malheureusement pour lui, Fouad Chouki risque aujourd'hui de donner raison à ceux qui avaient émis des doutes sur sa trajectoire. La Fédération française d'athlétisme a été avertie il y a quelques jours que des traces d'érythropoïétine (EPO) ont été retrouvées dans les urines du coureur prélevées à l'issue de la finale du 1 500 m des championnats du monde de Paris-Saint-Denis, le 27 août. Après avoir longtemps été en position de monter sur le podium, Fouad Chouki s'était écroulé dans la dernière ligne droite et avait pris la 8e place.
Selon le quotidien L'Equipe, ce sont des traces d'EPO recombinante qui ont été décelées dans l'échantillon A des urines de l'athlète, une contre-expertise étant en cours. La forme "recombinante" - c'est-à-dire obtenue par génie génétique - de l'EPO, appelée rHuEPO, a pour indication principale le traitement de l'anémie des insuffisants rénaux chroniques.
Si la contre-expertise confirme la première analyse, Fouad Chouki risquera une suspension de deux ans, qui le priverait notamment des Jeux olympiques d'Athènes, en août 2004. "La procédure est en cours et relève de la plus totale confidentialité, déclarait samedi matin Robert Poirier, directeur technique national de l'athlétisme français. Tant qu'elle n'a pas abouti, je ne peux rien dire, si ce n'est préciser que tous nos médaillés et coureurs de demi-fond ont été contrôlés soit pendant les championnats du monde soit avant ceux-ci à l'occasion de contrôles inopinés. Il ne faut pas jeter l'opprobre sur l'ensemble de l'équipe de France."
"FOUAD EST INCONTRÔLABLE"
La participation de Fouad Chouki (24 ans) aux championnats du monde avait déjà été sujette à polémique. Victime d'une lésion musculaire au mollet gauche survenue après le meeting de Zurich, l'athlète avait tenu à courir au Stade de France contre l'avis du service médical de l'équipe de France, qui, dans un communiqué publié à la veille de l'ouverture des Mondiaux, avait décliné "toute responsabilité".
La publicité faite à ce communiqué avait tendu un peu plus les relations entre l'encadrement fédéral et l'entourage de Fouad Chouki, notamment l'entraîneur de ce dernier, le Marocain Hassan El-Idrissi. "Fouad est incontrôlable, se plaignait un membre de l'encadrement pendant les championnats du monde. On ne peut le joindre que sur le portable de son entraîneur, qui décroche rarement, on ne sait jamais où il est ni s'il sera là quand on lui fixe un rendez-vous."
L'athlétisme français a déjà été touché par des cas d'utilisation d'EPO. Le 22 juillet 2003, le coureur de 3 000 m steeple Stéphane Desaulty avait été interpellé alors qu'il s'apprêtait à se procurer des doses d'EPO au centre hospitalier Laennec de Creil (Oise).
G. v. K.
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 14.09.03
L'étonnant effondrement du sprint américain
Les spécialistes se disent perplexes face à la coïncidence des contre-performances sur 100 mètres lundi soir.
Par Alain LEAUTHIER mercredi 27 août 2003 Libération
Ils n'ont pas le même âge, ne viennent pas des mêmes continents et pratiquent des disciplines très éloignées et pourtant lundi soir, à l'issue de la tardive conférence de presse du nouveau roi du 100 m, le parallèle sautait aux yeux : Kim Collins est le pendant masculin de l'heptathlonienne suédoise Carolina Klüft. Un garçon sans fausse modestie mais encore capable de se tenir à distance de l'événement.
Boutades. Auréolé du titre le plus prestigieux de l'athlétisme, le sprinter de Saint-Kitts-et-Nevis célèbre son succès inattendu avec des boutades : «On mériterait d'avoir une île plus grande.» Ou, à propos des 45 000 âmes de son confetti caraïbe, «même pas de quoi remplir le Stade de France»... L'étudiant de la Texas Christian University de Fort-Worth, prétendument paresseux à l'entraînement, avait terminé septième de la finale des JO de Sydney et avait peu apprécié l'ambiance régnant alors dans le dernier carré du sprint mondial : «Incroyable, personne ne se parle, tout le monde joue au méchant, et ce Maurice Greene qui n'arrête pas de faire des grimaces pour intimider les gens. Ça ne marche pas avec moi.»
Lundi soir, il s'est bien gardé de commenter l'effondrement des favoris américains et britanniques - auxquels il rendait généralement quelques kilos de muscles -, tous humiliés, à l'exception de Darren Campbell, un bronze de fin de carrière. D'autres l'ont fait à sa place, et l'acte de décès de l'époque Maurice Greene figurait hier dans à peu près tous les médias.
Interrogé par des confrères américains, le triple champion du monde, âgé de 29 ans, a promis d'être au mieux de sa forme pour les JO d'Athènes l'an prochain. Il y a quelques mois, il faisait de même en évoquant le rendez-vous du Stade de France. Comme Tim Montgomery, le recordman du monde qui, le 26 juin, se voulait rassurant dans un entretien à l'Equipe : «A Paris, vous verrez un autre Montgomery.» Le mari de Marion Jones a terminé cinquième en 10'' 11, soit, au regard de son record du monde de Charléty (9'' 78 réalisé avec un vent certes plus favorable que lundi soir), plus de 2 mètres de différence.
Arguments. A 28 ans, Montgomery ne peut prétendre sortir de la dernière ponte. Le britannique Dwain Chambers, quatrième en 10'' 08, a lui 25 ans. Depuis sa troisième place à Séville, le champion et recordman d'Europe en 9'' 87 postulait à la succession de Greene avec des arguments similaires : une masse musculaire hypertrophiée pour assurer la bascule du corps au moment du départ. Longtemps entraîné par Linford Christie, le champion olympique de Barcelone, contrôlé positif à la nandrolone, il a grignoté du terrain sur presque tous ses adversaires jusqu'à cette calamiteuse quatrième place, derrière un quasi-retraité de 30 ans et un junior de 18 ans, le Trinidadien Darrel Brown, médaille d'argent après avoir fait tomber le record du monde juniors à 10'' 01 en quarts.
Tous les autres, de Bernard Wiliams le «comediante» au Ghanéen Deji Aliu en passant par Drummond ou Boldon - encore vert, au milieu du gué ou en fin carrière - sont dans le même cas de figure : à la ramasse. «C'est tout le sprint mondial qui est malade, pas seulement et pas spécialement les Américains», estime Guy Ontanon. L'entraîneur de Muriel Hurtis et de Christine Arron n'en veut pour preuve que les excellentes prestations chez les féminines de Kelli White et de Torri Edwards, or et argent sur le 100 m féminin. «C'est un phénomène ponctuel, pour lequel nous n'avons pour l'instant aucune explication, à moins de penser que, par une immense coïncidence, les dix leaders mondiaux ont tous subi au même moment l'année sans...» Manifestement, Ontanon n'y croit guère. Pas plus qu'il ne voit la raison de la soudaine lenteur constatée depuis des mois dans la règle du faux départ, si violemment contestée par Drummond and Co. : «Hier, ils ont tous eu de bon temps de réaction au départ, donc ça ne tient pas.»
Pas durable. Reste la peur du gendarme français en matière dopage. Dans les travées du Stade de France, on l'invoque mais faute d'éléments tangibles, Ontanon s'abstient de montrer quiconque du doigt. «On peut penser que ce n'est pas sans rapport avec la situation», dit-il prudemment. Il en apprécie les conséquences : un retour des vrais mano a mano, des courses serrées, excitantes... Mais ne prédit pas de tendance durable : «La progression n'est pas linéaire, mais sur 100 mètres les scientifiques nous ont fixé une limite théorique autour des 9'' 60. Si je ne pensais pas qu'on puisse l'atteindre par des moyens naturels, j'arrêterais tout de suite d'entraîner.».
La contre- expertise a confirmé que le Français était positif à l'EPO lors
du contrôle effectué le 27 août, après la finale mondiale du 1500 m.
La première analyse avait révélé la présence d'EPO recombinante dans les
urines de Fouad Chouki. La contre-expertise, effectuée la semaine dernière au
laboratoire de Châtenay-Malabry, a donné le même résultat. Le Français, qui
sera entendu par les instances nationales le 8 octobre, risque deux ans de suspension.
Comme on pouvait s'y attendre, le contrôle de l'échantillon B d'urine de Fouad
Chouki, effectué mardi dernier au laboratoire de Châtenay Malabry, a confirmé
ce qu'avait révélé l'échantillon A, à savoir la présence d'EPO exogène. Chouki
sera entendu par la commission de discipline de la Fédération française le 8
octobre et, selon la législation en vigueur, le miler français devrait être
suspendu deux ans, ce qui le privera des Jeux Olympiques l'année prochaine à
Athènes.
Un vrai choc dans le milieu de l'athlétisme français. Fouad Chouki (24 ans)
avait terminé 4e l'an passé du 1 500 m des Championnats d'Europe, gagné la Coupe
d'Europe sur 3 000 m cette année, et, surtout, il avait battu le record de France
du 1 500 m à Zurich en 3'30"83 (*) le 15 août dernier.
Si bien qu'aux Championnats du monde, fin août à Paris, Fouad Chouki constituait
une authentique chance de médaille pour la France sur 1 500 m avec, bien entendu,
Mehdi Baala. Considéré comme un vrai talent, " aussi fort que Mehdi " assure
un coureur qui les connaît bien, Chouki manquait jusqu'à présent de vitesse
terminale. II avait justement beaucoup travaillé ce secteur de course ces dernières
semaines avant le Mondial et sa capacité à encaisser l'acidose qui monte dans
les jambes à l'occasion de ce dernier tour de course. Seulement, juste avant
que ne débute la compétition, une IRM avait signalé une déchirure de 3 cm de
l'aponévrose de son mollet gauche. Les autorités médicales de la Fédération
avait alors publié un communiqué expliquant que Chouki ne devait pas courir.
Furieux de cette décision, Fouad Chouki était rentré à Rouen, où il est licencié,
pour consulter un médecin. Et prenait ensuite la décision de courir contre l'avis
médical fédéral et de revenir à Marcoussis où séjournait l'équipe de France.
C'est là, le 22 août, soit juste avant son entrée en lice au Mondial, qu'est
venue le chercher une escorte pour l'emmener au stade Charléty où des représentants
de l'IAAF ont procédé à un test sanguin et des médecins mandatés par le ministère
ont effectué un contrôle inopiné urinaire d'EPO.
Bien sûr, une soixantaine d'autres athlètes ont subi le même sort, mais il semble
que ce contrôle sur la personne de Chouki ne soit pas totalement anodin. Ce
dernier était en effet particulièrement surveillé par un certain nombre de responsables
de la lutte antidopage en athlétisme. Ce contrôle du 22 août s'est pourtant
révélé négatif, " sans aucune trace d'EPO exogène ", selon une source proche
du dossier. Fouad Chouki entamait donc la compétition en gérant tranquillement
son quart et sa demi-finale compte tenu de sa blessure au mollet. II se qualifiait
ainsi pour la finale du 27 août.
Longtemps au contact raisonné d'El- Guerrouj et Baala, Chouki était encore 3e
à l'entrée de la dernière ligne droite, avant de complètement lâcher prise pour
terminer 8e. Puis, semblant terrassé par la douleur, le Français s'écroulait
par terre victime d'un malaise. On dira plus tard que cela avait amené le personnel
médical de l'IAAF à procéder à une piqûre de glucose.
Emmené alors sur un brancard, il montra d'après des témoins une attitude suspecte
après être entré dans les couloirs du stade. " // sautait alors comme un cabri,
dit l'un d'eux. Mais dès que lui a été signifié son contrôle, tout a changé.
" Ce comportement aura-t-il scellé le sort de Chouki ? En principe, les trois
premiers de chaque finale étaient contrôlés automatiquement ainsi qu'un autre
concurrent tiré au sort. Ce dernier n'étant pas forcément sujet à un contrôle
EPO. L'attitude considérée comme étrange de Chouki a-t-elle amené les autorités
à diligenter un tel contrôle ?
Toujours est-il que, suite à ce comportement, les médecins préleveurs ont décidé
de rédiger un rapport sur le déroulement du contrôle, le seul, du reste, réalisé
parmi les quelques centaines de contrôles effectués durant les Championnats
du monde. Or, dans ce rapport, il apparaît qu'il n'a été procédé à aucune injection
de glucose...
Le 13 septembre L'Équipe révélait que l'analyse de l'échantillon A dénotait
une présence d'EPO recombinante. Le lendemain, Fouad Chouki clamait son innocence
et prenait un avocat, Me Jean-Louis Dupont, qui fut notamment le défenseur du
footballeur Jean-Marc Bosman. Et avec lui, il entend contester ce verdict. Et
publier son suivi longitudinal qui, selon l'athlète, n'a jamais fait l'ombre
de la moindre remarque.
De son côté, Hasan el-Idrissi, l'entraîneur de Chouki, s'interroge depuis la
révélation de ce contrôle positif " J'essaie de rester rationnel, expliquait-il
quelques jours avant l'examen du flacon B, je ne comprends pas pourquoi Fouad
aurait été contrôlé négatif le 22 août lors d'un contrôle inopiné et positif
le 27 août lors de la finale. Quel intérêt aurait-il eu à s'injecter de l'EPO
sachant que s'il faisait un bon résultat-ce quia priori est le but recherché
quand on se dope - il serait contrôlé et donc positif. " Mais la particularité
justement de celui qui se dope est d'échapper à une certaine rationalité, puisque
de toute façon il s'expose au contrôle et donc à la sanction.
Par ailleurs, il est acquis que l'on peut faire des cures d'EPO bien en amont
de la compétition, puis ensuite entretenir par des microdoses son taux hématocrite
tout en restant en dessous des normes. (voir L'Équipe du 18 septembre) " Mais
tout même, se faire une piqûre d'EPO à quelques jours des Championnats du monde,
où il avait été clairement annoncé qu'il y aurait des contrôles EPO, c'est du
suicide ", poursuivait El-Idrissi, un coach extrêmement compétent et intelligent,
mais pas très apprécié par certains entraîneurs français, à tel point .qu'ils
s'interdisent de prononcer son nom. Pourtant, sa remarque est pertinente.
Sauf qu'en matière de dopage, il y a un implacable principe de réalité: Fouad
Chouaki avait de l'EPO dans ses urines, un produit qui s'administre sous forme
d'injection ou d'implant.
Qu'est-ce qui a donc bien pu lui passer par la tête ? C'est ce qui appartient
au mystère de l'individu. Et seul Fouad Chouki détient la réponse. Face à cette
situation, le lanceur de marteau David Chaussinand avait décidé l'an dernier
de faire face, de tout avouer et d'expliquer les raisons de son dopage. Que
choisira Fouad Chouki, coureur par ailleurs apprécié par beaucoup de monde ?
JEAN-CHRISTOPHE COLLIN L'Equipe du 23 septembre 2003
(*) Record repris depuis par Mehdi Baala lors du meeting de Bruxelles en 3' 28" 98 le 5 septembre.