Des cylindrées surhumaines
Une étude met en évidence le rendement stupéfiant des champions.

Journal Libération du samedi 6 juillet 2002

David Moncoutié, coureur de Cofidis, est professionnel depuis six ans. Excellent grimpeur, il rêve de remporter une étape dans le Tour 2002. Il n'a toutefois aucune chance de gagner l'épreuve, même si elle affiche des sommets décisifs pour le palmarès. «Parce qu'au bout de quelques heures sur la selle, lui, il fatigue» raconte Antoine Vayer, professeur de sport, ancien entraîneur de Festina, témoin au procès de l'affaire. Il est coauteur, avec Frédéric Portoleau, ingénieur, de l'ouvrage le plus nouveau sur le vélo, Pouvez-vous gagner le Tour ? (1). Car Moncoutié, qui préface l'ouvrage, est un champion normal. Ce n'est pas le cas de tous les maillots jaunes qui ont fait la légende du Tour depuis dix ans. Les auteurs ont en effet passé à la moulinette tous les records de montagne et de contre-la-montre des dernières éditions. En mettant en évidence la notion de puissance du coureur, un mixte de vitesse et de force, exprimée en watts. L'avantage du concept est qu'il permet de comparer l'incomparable, les performances de Pantani à la Madeleine en 1995, celles antérieures d'Indurain, ou celles, plus récentes, du triple vainqueur Lance Armstrong. Il permet aussi d'étalonner n'importe quel amateur en comparant sa performance.

Le mystère Indurain. L'amoureux du vélo, qui ne goûte guère d'habitude les diatribes antidopage, tombera sur les fesses. Car il se rendra compte qu'un Miguel Indurain, lesté de 100 kg sur le porte-bagage, l'aurait laissé sur place dans la montée de la Plagne en 1995, alors qu'il pédalait à 10 km/h sur une pente de 10 % de moyenne pendant une demi-heure. Un bel effort pourtant pour un amateur bien entraîné. Miguel Indurain reste le plus grand mystère du Tour car, pour la première fois, les spectateurs ébahis ont vu arriver en tête, en haut des cols, un costaud de 80 kg, une morphologie qui interdit de prétendre gagner un seul Tour. Il en gagnera cinq. A la Plagne en 1995, il «emmène» une puissance de 512 watts de moyenne pendant plus de trois-quarts d'heure, un effort surhumain compte tenu de la corpulence de l'Espagnol.

20% en cinq ans. Cette puissance a pris l'ascenseur au début des années 90, époque qui voit l'EPO apparaître dans le peloton, puis se généraliser. La puissance moyenne des vainqueurs du Tour passe ainsi de 370 watts à 445 watts entre 1991 et 1995. Un bond de 20 % ! Elle se stabilise ensuite sur un palier de 450 watts, même si le Tour dit «du renouveau» de 1999, au lendemain du scandale Festina, marque un léger fléchissement. C'est l'année du premier titre de Lance Armstrong. Mais le coureur américain n'est pas attaqué par les hommes en forme d'alors, Ullrich et Pantani, absents de cette édition. Depuis lors, les puissances réaugmentent de 7,5 % par an.

Si l'on prend les fameux lacets de l'Alpe d'Huez, on verra ainsi que Pantani s'arroge les trois meilleurs temps de l'histoire (en 1995, 1997 et 1994 dans l'ordre). Il y développe des puissances de 461 watts maximum à 454 watts minimum. Mais le coureur n'a jamais dépassé les 56 kg, un poids qui rappelle le gabarit d'un Bahamontes, «l'aigle de Tolède», archétype des grimpeurs d'antan. Il est pourtant talonné par Ullrich en 1997, plus replet à 73 kg, qui développe 448 watts dans l'ascension, puis par Armstrong (71 kg) à 442 watts en 2001. La performance du Texan est d'autant plus spectaculaire qu'il sortait, lui, de la Madeleine et du Glandon, deux cols mythiques, alors que l'étape gagnée par Ullrich était moins fournie en difficultés quatre ans plus tôt.

Mettre la gomme. Le leader de l'US Postal, qui a su moduler son effort dans la montée d'Hautacam en 2000, à la poursuite d'Ochoa, ne met toutefois la gomme qu'en cas de besoin. Il tourne à 410 watts quand Pantani démarre. Il monte alors à 557 watts et se maintient à plus de 500 watts le temps nécessaire pour décrocher l'Italien. Il relâche ensuite son effort en retombant à 430 watts jusqu'à ce qu'il rattrape le groupe de Virenque. Il accélère alors au dessus de 460 watts pour déposer le Varois. Puis lève le pied et laisse à Ochoa la victoire d'étape.

Rien ne dit qu'Armstrong fera des temps exceptionnels en 2002, tant les costauds brillent par leur absence. Il rêvait de gagner un quatrième Tour sans faire d'esclandre. En gérant une avance contrôlée. Trois minutes valent mieux pour lui que trois quarts d'heure. C'est plus discret .

(1) Librairie Polar, 19,90 €. En vente sur le site www.polarfrance.fr