Poursuivi par la justice italienne, Michele Ferrari conserve le soutien de Lance Armstrong

LE MONDE | 17.04.03 | 13h32

Devant le tribunal de Bologne (Italie), les témoignages à charge s'accumulent contre le médecin qui s'est présenté, mercredi 16 avril, en victime de la lutte antidopage.

"Il est propre à 100 % !" De retour en France sur le circuit de la Sarthe, mardi 8 avril, Lance Armstrong affirmait au Monde, toute sa confiance en Michele Ferrari, le médecin que le quadruple vainqueur du Tour de France consulte depuis 1995 et que la justice italienne poursuit pour fraude sportive, exercice abusif de la profession de pharmacien, distribution et administration de produits dopants. Mercredi 16 avril, le sulfureux docteur, chantre de l'érythropoïétine (EPO) et des hormones de croissance, comparaissait devant le tribunal de Bologne, seize mois après l'ouverture de son procès.

Pendant 5 heures, le "mythe", comme on le surnomme dans le peloton, a récusé toutes les accusations portées contre lui en se présentant comme une victime de la lutte antidopage.

Les faits remontent en 1997. Au printemps, les carabiniers mettent au jour un trafic massif de médicaments dans la pharmacie Margherita de Bologne suite à une interception téléphonique au cours de laquelle son propriétaire, Massimo Guandalini - condamné pour exercice abusif de la profession de pharmacien - déclarait : "Ferrari m'a vidé la pharmacie." Les policiers y saisissent des ordonnances de produits dopants (stéroïdes anabolisants, hormones peptidiques, DHEA...) destinées à des athlètes et rédigées par le docteur.

Un an plus tard, la brigade anti-stupéfiants (NAS) perquisitionne le cabinet du dottore, à Ferrare. Elle trouve cette fois un agenda où figurent les noms des coureurs qui dominent le peloton de l'époque : les Italiens Ivan Gotti et Giorgio Furlan, l'Espagnol Abraham Olano, le Suisse Tony Rominger ou Laurent Jalabert. Le carnet révèle notamment des variations d'hématocrites de plus de 20 % sur un an chez certains patients.

Au début des années 1990, le Michele Ferrari, élève du professeur Francesco Conconi, recteur de l'université de Ferrare et pionnier des transfusions sanguines puis de l'utilisation de l'EPO - dont le procès pour fraude sportive s'est ouvert en octobre 2002 - fait le bonheur de l'équipe Gewiss. Lors de la seule saison 1994, la formation italienne emporte, avec lui Milan-Sanremo, le Critérium international, Liège-Bastogne-Liège et le Tour des Flandres avant de le remercier pendant le Tour d'Italie - qui couronne son leader, le Russe Evgueni Berzine - après qu'il a déclaré que l'EPO, encore indécelable à cette époque, n'était "pas plus dangereuse que dix litres de jus d'orange".

Tenu à l'écart du peloton mais parfois aperçu avec un large chapeau et des lunettes noires pour approcher discrètement ses clients au départ des courses, le docteur ouvre son propre cabinet. En novembre 1994, on le retrouve au bord de la piste du vélodrome de Bordeaux. Son client, le Suisse Tony Rominger, porte le record de l'heure au-delà des 55 kilomètres (55,291) soit plus de deux kilomètres que l'Espagnol Miguel Indurain deux mois auparavant.

Son cabinet va alors s'ouvrir à de nombreux patients célèbres, parmi lesquels le Russe Pavel Tonkov, le Belge Axel Merckx et l'Américain Lance Armstrong à partir de 1995. Lors du Tour de France 2001, l'Américain reconnaît publiquement qu'il suit ses conseils en matière d'alimentation -le procureur de Bologne, Giovanni Spinosa, poursuit également le docteur Ferrari pour commerce de substances alimentaires nocives- et d'oxygénation en altitude.

"RIEN N'A CHANGÉ"
Quel rôle garde aujourd'hui l'Italien dans la préparation de l'Américain ? "Le rôle de Michele est toujours le même, s'est contenté de répondre, au Monde, Lance Armstrong, rien n'a changé." "Selon nos informations, le docteur Ferrari continue de recevoir des coureurs à Saint-Moritz", indique Enrico Ostilli, officier des NAS.
Pour Sandro Donati, principal pourfendeur du dopage en Italie, il ne fait pas de doute que Michele Ferrari "travaille tous les jours sur le dopage". En janvier 2002, le responsable "officiel" mais "isolé" de la commission scientifique du Comité national olympique italien (Coni) avait attiré les foudres de ses pairs en témoignant contre le docteur Ferrari. Dès 1994, Sandro Donati, qui dénonce aujourd'hui "la complicité totale entre institutions sportives, acteurs économiques, gouvernements et médias", avait publié un rapport sur le dopage en Italie dans lequel il pointait le praticien comme un des principaux prescripteurs d'EPO.
Dans le peloton, et bien que les NAS accusent Michele Ferrari de "lourdes pressions sur les coureurs pour qu'ils se taisent", certaines langues se sont aussi dénouées. C'est Filippo Simeoni qui a le premier brisé le silence. Le 12 février 2002, il explique devant le tribunal de Bologne que Michele Ferrari lui a prescrit, entre novembre 1996 et 1997, des substances dopantes dont de l'EPO et de l'andriol (testostérone), ainsi que de l'emagel pour faire diminuer son hématocrite avant les contrôles antidopage.
"Ce type est un menteur absolu, accuse Lance Armstrong. Il se dopait cinq ans avant de rencontrer Michele. Grâce à son témoignage contre le docteur Ferrari, sa suspension est passée de deux ans à trois mois."
Le coureur de Domina Vacanze a en effet reconnu qu'il se dopait avant de consulter le dottore mais la Fédération italienne de cyclisme l'a suspendu pour six mois, avant que le tribunal arbitral du sport de Lausanne ne réduise sa peine à quatre mois. "La justice sportive punit sévèrement les coureurs qui ont collaboré avec nous, c'est un comble", s'est emporté le procureur Giovanni Spinosa lors de l'audience du 22 mai 2002.
Filippo Simeoni n'est pas le seul à avoir témoigné. Le 9 avril 2001, Fabrizio Convalle, vainqueur d'une étape du Giro 1990, aujourd'hui retiré du peloton, reconnaît avoir utilisé, le jour des grands rendez-vous, sur les conseils du docteur Ferrari, des "fioles" au contenu inconnu et représentées sur les fiches du médecin par des astérisques ("2 cuill. de AA *").
Sur la signification des ces astérisques, les témoignages des coureurs se contredisent. Le 11 février, Claudio Chiappucci, affirmait devant la justice qu'ils renvoyaient à l'absorption d'acides aminés alors qu'en 1998, il expliquait aux NAS qu'il s'agissait de pastilles pour faciliter la respiration.
Dans une déposition de 1997 que Le Monde s'est procurée, l'ancien cycliste amateur Carlo Cobalchini leur expliquait que contre 4 500 euros, Michele Ferrari lui avait promis, en 1992, "un suivi et un approvisionnement en produits nécessaires, y compris en EPO", pour toute une saison.
Mardi 15 avril, l'ancien coureur a rappelé devant le tribunal de Bologne des propos que le docteur Ferrari lui avait tenus : "Souviens-toi, aujourd'hui, si tu n'es pas Merckx, sans dopage tu ne vas nulle part."
Stéphane Mandard et Guillaume Prébois (en Italie)
Pour le docteur, les "repentis" mentent "
Le dopage n'est pas aussi efficace et répandu que ce que l'on veut faire croire : souvent, il abaisse la performance d'un athlète." Telle est la thèse qu'a défendue le docteur Michele Ferrari devant le tribunal de Bologne, mercredi 16 avril, au cours d'une intervention de plus de cinq heures. En 1994, il affirmait que "ce que l'on ne découvre pas au contrôle antidopage n'est pas du dopage". Mercredi, il a également répondu aux accusations des coureurs "repentis" : "Simeoni ? Je n'ai jamais parlé de produits dopants avec lui, l'astérisque signifiait acides aminés. C'est un menteur. Convalle ? J'avais arraché l'étiquette des fioles parce qu'il s'agissait d'un produit homéopathique et les coureurs, généralement, n'y croient pas." Sa version sur les produits saisis à son cabinet laisse également perplexe : "Les 300 capsules de DHEA servaient à mon père qui souffre d'arthrite. Quant aux 60 boîtes de fer en pastilles, elles étaient destinées à mon beau-père, donneur de sang et donc obligé de l'enrichir." La prochaine audience du procès aura lieu le 14 mai.