Le repenti Dario Frigo s'adjuge la dernière
étape alpine.
Frigothérapie
Par Jean-Louis LE TOUZET
Libération
vendredi 26 juillet 2002
Faut-il croire toutes les histoires du cyclisme ? Celle, par
exemple, de Dario Frigo (Tacconi), vainqueur hier à Cluses devant le Belge
Mario Aerts (Lotto) et le grimpeur italien de la Telekom, Giuseppe Guerini.
Frigo est ce coureur lunaire qui a pondu cette phrase historique aux
carabiniers venus perquisitionner dans sa chambre lors du blitz sur le
Giro 2001: «Des produits dopants ? C'est bien possible, mais, de toutes les
façons, je ne les utilise pas.» Mais alors, toutes ces hormones de
croissance, c'était pour se rassurer en quelque sorte ? Cette fois-là, Dario
n'a pas eu le temps de verser le contenu dans le ficus. Après le passage des
courses cyclistes, les plantes vertes des hôtels deviennent si vigoureuses
qu'il faut les élaguer à la tronçonneuse. On a vu des bougainvillées se
transformer en palétuviers. Des caoutchoucs en pot donner des baobabs.
Rappelons que la trousse à pharmacie sous le lit, pour le coureur, possède un
fort effet berceuse. Car, c'est bien connu, on dort infiniment mieux sur un
matelas de fakir.
Un homme
neuf. Pour
donner une dimension supplémentaire à cette affaire, une fiole ne résista pas à
l'analyse. EPO ? Non, eau distillée. En fait, Dario s'était fait rouler par un
malhonnête. Dario attire la sympathie, mais cela ne l'a pas empêché d'écoper de
six mois de suspension. «Tout homme à droit au rachat», confiait-t-il
cette année, après avoir remporté une étape dans Paris-Nice, course qu'il avait
gagnée au printemps 2001 sous les couleurs de Fassa Bortolo. Le Frigo
d'aujourd'hui est un homme neuf. Il mérite les compliments pour sa course
d'hier. Il a dit des choses qui vont dans le sens de l'absolution : «Après
l'enfer, le paradis, et aujourd'hui, j'ai enfin démontré ma vraie valeur. Mais
je ne serai jamais un vainqueur du Tour, car je souffre trop de la chaleur. Les
grandes différences entre le Giro et le Tour ? Ce sont la chaleur et tout ce
monde au bord des routes.»
Vue de
l'esprit. Et puis aussi, un peu la justice, non ? C'est à croire que le
douanier roupille sous un platane à peau tigrée en regardant l'arrivée du Tour.
Frigo est absous. Deux Ave et un Pater, mais Frigo pèche toujours
dans les descentes. Hier, on aurait dit un chien dans l'escalier dans celle du
col de La Colombière (13 kilomètres de l'arrivée). Enfin, Dario aura son nom
dans le journal dans les pages sportives. D'habitude, il est coincé entre la
chronique judiciaire, les refus de priorité et les noces d'or. C'est
inconvenant pour un cycliste qui n'a fait que son métier. Après tout, le vélo sans
dopage serait un sport vertueux. L'ennui guetterait. Là, au moins, il y a des
ex-dopés qui pédalent vers la victoire et le rachat, en chantant des airs
guillerets. Car l'hormone de croissance est vraiment une vue de l'esprit.
Imagine-t-on
les coureurs passer sous la toise ? Vous avez pris trois pointures en deux ans.
Qu'avez-vous à répondre ? Effectivement, j'ai égaré mon coupe-ongles au
village-départ de sorte que j'ai la griffe qui dépasse un peu de la godasse.
Les marchands de souliers cyclistes se frottent les mains. Combien de paires,
monsieur le champion ? Voyons, j'ai le pied gauche plus fort que le droit... Un
pied en 43, l'autre en 47, et de la même couleur de préférence. Il y a déjà les
contrôleurs urinaires qui font un boulot pénible (voir article page 21),
n'ajoutons pas le contrôle du pied. Ou pire.
Le Tour du
centenaire verra-t-il des inspecteurs avec leur mètre de couturière mesurer la
pointure des coureurs ? Ou même la longueur du nez, puisque tout pousse,
paraît-il. Ainsi Cyrano de Bergerac n'aurait jamais pu faire cycliste.
Déclassé. Nez non conforme.
Reste que
Dario Frigo est un beau coursier qui parle juste : «Avec cette victoire,
j'ai connu une satisfaction immense.» Qu'il aille donc en paix, ce beau
Frigo qui craint le chaud : «Aujourd'hui [hier, ndlr], c'était bien,
il faisait frais.» Véridique.
Bataille
de cerfs. Par ailleurs, l'étape fut nerveuse. Les coureurs dispersés dans
les cols, comme dans une bataille de cerfs, bois contre bois. C'est ainsi que
l'on vit cette échappée victorieuse et le coup d'éclat de Botero (Kelme), parti
en contre dans La Colombière gravie si rapidement que le suiveur en a étouffé
un rire nerveux, lui aussi. Botero remonte ainsi de la 7e place à la 4e, à 10'
59" de Lance Armstrong.
Même à ce
dernier, on lui prend les mesures, mais c'est pour la future statue équestre
qui ornera les places et les villages de France : général Armstrong, quatre
étoiles, comme quatre Tours. Hier, trois coureurs ont abandonné : le Breton
Guesdon, Atienza, l'Espagnol du Valais, et l'Italien Donati.