• LE MONDE | 20.05.02 | 15h22
Gangrené
par le dopage, le Giro continue sa route
Jens Heppner (Telekom) nouveau maillot rose de l'épreuve
italienne.
Milan correspondance
"Doping". Les Italiens
utilisent le terme anglo-saxon pour définir le fléau qui s'abat sur leur
cyclisme.Par aversion ou superstition, ils n'ont jamais pris la peine de le
traduire dans leur langue.
« Doping » Depuis plusieurs jours
ce mot court le Giro, se glisse dans les véhicules de la caravane, atterrit
dans les halls d'hôtel et assombrit les visages. Après une semaine de course
seulement, le 85e Tour d'Italie, pourtant annoncé comme celui de la renaissance,
après des éditions 1999 et 2001 plutôt mouvementées - coureurs dopés mis hors
course et descentes de police - a déjà été frappé par le dopage. En
24 heures, du vendredi 17 au samedi 18 mai, le Giro a été le
théâtre d'une arrestation et de la mise au jour de trois cas de
"non-négativité". La course semble en grand danger.
Le tourment a
débuté le lundi 13 mai avec l'arrestation, sur les rives du lac de Garde,
d'Antonio Varriale, un Napolitain de 28 ans, membre de la formation Panaria
actuellement engagée sur le Tour d'Italie. Filmé à son insu par les carabiniers
de Brescia depuis plusieurs semaines, Antonio Varriale a été pris en flagrant
délit alors qu'il "se fournissait" au domicile d'une amie, une
serveuse de restaurant, qui conservait selon les propos mêmes des enquêteurs "des
quantités industrielles" de produits interdits (Nesp 100,
anabolisants, hormone de croissance, Igf1) dans son garage.
La nouvelle
loi italienne sur le dopage prévoit désormais une procédure pénale pour le
trafic et le recel de produits dopants mais également dans le cas de leur
utilisation. Durant la garde à vue, Antonio Varriale, bien décidé "à ne
pas être le seul à payer", a d'abord reconnu se doper "parce
que le rendement augmente de 50 %"avant de briser l'omerta du
peloton en indiquant les noms des hommes impliqués dans cet effroyable trafic
artisanal qui recyclait des substances volées dans les hôpitaux par un
ex-policier.
Forte de ces
révélations, la Brigade des stupéfiants italienne a aussitôt arrêté Nicola
Chesini (Panaria), lanterne rouge du Giro, dans sa chambre d'hôtel au terme de
l'étape de Limone-Piemonte, samedi. Un mandat d'arrêt a également été émis pour
son ancien équipier Domenico Romano, introuvable depuis le transfert de
Strasbourg à Cuneo, jeudi. Les carabiniers suspectent ces cyclistes
d'approvisionner des coureurs importants qui ne veulent pas s'exposer
directement.
A
l'intervention de la magistrature, qui apprécie manifestement la vitrine
médiatique du Giro pour ses opérations, s'ajoute l'incompréhensible attitude
des coureurs, qui semblent vouloir ignorer les conséquences d'un cas de dopage
sur leur carrière. Parmi les trois "non-négatifs" figure Stefano
Garzelli (Mapei), maillot rose, samedi matin, lors de la révélation du résultat
du contrôle (Le Monde daté dimanche 19-lundi 20 mai) - il
l'a perdu dans l'après-midi au profit de l'Allemand Jens Heppner (Telekom),
37 ans.
UN
ÉVENTUEL COMPLOT
Le test
antidopage effectué au terme de sa victoire lors de l'étape de Liège, le lundi
13 mai, a détecté dans ses urines "de légères traces"de Probénicide,
un produit généralement utilisé pour masquer la prise d'anabolisants, rendu
célèbre par "l'affaire Pedro Delgado" lors du Tour de France 1988.
Après Marco Pantani, en 1999, et Dario Frigo, en 2001, c'est la troisième fois
que le porteur du maillot rose est au centre d'un scandale de dopage.
Lors d'une
conférence de presse, Stefano Garzelli a développé l'argumentaire
classique : "Je suis innocent et propre." Il évoquait un
éventuel complot à ses dépens : une personne malveillante lui aurait fait
avaler la substance incriminée à son insu. Son équipe Mapei, le plus gros
budget du peloton (40 coureurs sous contrat parmi lesquels, notamment,
Paolo Bettini, vainqueur de Liège-Bastogne-Liège 2002, Andrea Tafi, vainqueur
du Tour des Flandres 2002, le champion d'Italie, Daniele Nardello, et le
sprinteur belge Tom Steels, qui ont signé 613 victoires depuis mai 1993),
avait fait de la probité de ses athlètes son image de marque, au point
d'obtenir la certification Iso 9001 (une norme européenne très exigeante) pour
la transparence de sa gestion sportive.
L'équipe
Mapei, qui appartient à l'industriel Giorgio Squinzi, avait alors été la seule
équipe à approuver ouvertement les contrôles croisés sang-urine voulus par le
Comité olympique italien (CONI), et leur mode de fonctionnement très contesté
par le reste du peloton. Samedi, Stefano Garzelli, appuyé par ses dirigeants, a
décidé de continuer l'épreuve jusqu'à la contre-analyse prévue mardi
21 mai. Les deux autres "non-négatifs" ont, eux, bénéficié de
leur relatif anonymat : le Russe Faat Zakirov (Panaria) a discrètement
quitté la course tandis que Roberto Sgambelluri, équipier de Marco Pantani
(Mercatone Uno) "continue de faire son métier" en attendant
mardi. L'un comme l'autre auraient utilisé le Nesp, un produit proche de
l'érythropoïétine (EPO).
Le Codacons,
une association italienne de consommateurs, a demandé l'arrêt de l'épreuve
parce que "les coureurs ne sont plus de bons exemples pour le jeune
public". "Nous rallierons Milan coûte que coûte, même avec dix
cyclistes", a répondu irrité l'organisateur, Carmine Castellano.
Francesco Moser, vainqueur du Giro en 1984, aujourd'hui président du Syndicat
mondial des coureurs, prône "la radiation pour les récidivistes".
Pendant ce temps, les spectateurs italiens sont toujours nombreux sur le bord
des routes à applaudir le peloton.
Guillaume
Prébois
• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 21.05.02