Raid antidopage en Italie dans le vélo et le rugby

Une cinquantaine de perquisitions hier dans le pays.

Par Blandine HENNION Libération jeudi 17 avril 2003

A moins d'un mois du départ du Giro, le 10 mai prochain, une gigantesque opération «Mains propres» a balayé le sport italien hier. La brigade antistupéfiants des carabiniers (NAS) a mené une cinquantaine de perquisitions. Premiers résultats : plusieurs arrestations et la saisie en quantité de stimulants et d'anabolisants. C'est sous mandat de la procureure de Padoue, Paola Cameran, que les policiers, aidés de chiens dressés à la détection de produits dopants, sont intervenus toute la journée à Milan, à Bologne, à Padoue, à Trévise, à Parme, à Florence, à Udine, à Ravenne, à Vicence, à Forli et à Livourne.

Déjà, le 5 juin 2001, à San Remo, une perquisition de deux cents agents des NAS de Florence et de la brigade financière de Padoue, restée célèbre sous le nom de «Blitz du Giro», avait réveillé en pleine nuit toutes les équipes présentes au Tour d'Italie. Des centaines de produits dopants avaient alors été saisis et cinquante-deux personnes, coureurs, médecins d'équipe, mises en examen, en dépit des seringues balancées à la hâte des fenêtres des chambres de coureurs.

Juniors. Depuis l'affaire Festina lors du Tour de France 1998, une succession d'affaires a entretenu l'idée d'un dopage généralisé du peloton. A commencer par l'exclusion de Marco Pantani (Mercatone) du Giro 1999 pour un hématocrite (pourcentage de globules rouges dans le sang) trop élevé. Le Pirate, qui a repris la compétition le 26 mars dernier après un an de suspension sportive, est jugé depuis le 4 avril pour ces faits par le tribunal de Tione.

Mais, aujourd'hui, le vélo, sport gangrené tant montré du doigt, n'est plus seul en cause. La juge italienne a en effet en ligne de mire non seulement la petite reine mais aussi le ballon ovale. Entrée il y a trois ans dans le concert des grandes nations du Nord en rugby, la Péninsule y fait de rapides progrès, évitant pour la première fois cette année la cuillère de bois du Tournoi des six nations. De source proche de l'enquête, on annonçait hier que les juniors du vélo et du rugby étaient principalement visés. Des sportifs connus sont dans le collimateur de la juge qui a démarré son enquête il y a quelques semaines, à cause du grave malaise d'un athlète qui venait de s'injecter des produits dopants dans la région de Vicence.

La juge Paola Cameran n'a pas le temps de souffler. Il y a tout juste trois mois que la procureure de Padoue, déjà chargée d'un des deux volets de l'enquête du «Blitz» de 2001, vient de boucler son enquête. Une quarantaine de personnes sont maintenues en examen, dont vingt-sept coureurs. Les chefs de mise en examen vont du recel, importation clandestine de produits pharmaceutiques, à l'exercice abusif de la profession médicale, voire la violation de la loi antidopage. La juge a mis au jour un vaste trafic de produits dopants touchant le cyclisme mais aussi l'athlétisme et le culturisme.

Parmi les personnes mises en examen figurait le routier Denis Zanette (Fassa Bortolo), mort à 32 ans d'un arrêt cardiaque le 14 janvier dernier dans un cabinet de dentiste. La procureure de Pordenone, Antonella Dragotto, chargée de l'enquête sur le décès de Zanette, a transmis à sa collègue de Padoue toute la documentation relative à cette affaire, afin d'établir définitivement les causes de la mort de Zanette. La justice a demandé une autopsie qui a fait polémique en Italie et dont les premiers résultats ont conclu à une mort naturelle.

Pub. Les cyclistes italiens n'avaient pas besoin de cette nouvelle histoire. Le mois dernier, leur association nationale s'était offert une pleine page de pub pour saluerla «beauté» du vélo, rappeler que les cyclistes sont soumis à des «contrôles efficaces» et souhaiter que les tricheurs «paient». Les affaires de dopage se sont tellement multipliées ces dernières années que la fenêtre de communication pour cette lettre ouverte a été dure à trouver. Le Giro 2002 a encore vu deux cas de dopage à l'EPO, sans oublier l'exclusion de Simoni, positif à la cocaïne, et de Garzelli, positif à la probémicine. Sur le Tour de France 2002, l'affaire Rumsas est venue jeter le doute sur l'efficacité des contrôles. La femme du coureur lituanien, troisième du Tour, a été arrêtée en possession de dopants le soir de l'arrivée.

 

L'Italie en plein ménage antidopage

Le raid dans les milieux du vélo et du rugby a touché 31 villes.

Par Eric JOZSEF Libération vendredi 18 avril 2003

Au centre du trafic, un magasin de vidéos : les produits dopants étaient cachés dans des cassettes. Les sportifs n'avaient plus qu'à demander certains films.

L a procureure de Padoue Paola Cameran n'a fait qu'une mise en garde : «Il s'agit d'un réseau énorme avec des fils difficiles à dénouer.» A l'origine de la maxi-opération antidopage menée mercredi à l'aube par la brigade des stupéfiants italiens (NAS), Paola Cameran n'a pas reculé devant les moyens puisque le coup de filet a touché 31 villes de la Péninsule. Malgré sa discrétion, les détails de cette initiative qui s'est traduite par 150 perqui sitions, la mobilisation de 230 carabiniers, la saisie d'importantes quantités de produits dopants, une quarantaine d'inculpations et deux arrestations commencent néanmoins à filtrer. Commencée dans les milieux amateurs, l'enquête de Padoue a éclaboussé le coureur cycliste de l'équipe Fassa Bortolo, Francesco Chicchi, champion du monde des moins de 23 ans l'an dernier. Mais elle a aussi mouillé deux joueurs de rugby de l'équipe Benetton Trévise et de l'équipe nationale. Les domiciles de Fabio Ongaro, qui a participé au dernier Tournoi des six nations, et de Gianluca Faliva ont ainsi été perquisitionnés. Jamais auparavant une opération antidopage n'avait aussi étroitement mêlé milieux amateurs et professionnels.

Malaise. Selon les premiers éléments fournis par le parquet et les carabiniers, l'enquête aurait d'ailleurs commencé en septembre à la suite de l'hospitalisation d'un jeune cycliste amateur du côté de Vicence (Vénétie). Victime d'un malaise, celui-ci aurait admis avoir été soumis à une injection de produits dopants. Interrogés par la justice, d'autres jeunes amateurs auraient confirmé les faits, relayés par la dénonciation de plusieurs parents, voire de quelques entraîneurs d'équipes cyclistes.

C'est sur la base de ces déclarations que la juge - déjà en charge de l'enquête du Blitz du Giro 2001 lorsque la police avait fait irruption dans les chambres des coureurs à San Remo - a ordonné l'arrestation de deux frères, Alberto et Nicola Trolese. Eux-mêmes cyclo-amateurs, ils seraient au centre d'un gigantesque trafic. Propriétaire d'un magasin de location de vidéos, Nicola Trolese était chargé de fournir clandestinement les produits dopants dissimulés dans les cassettes. Il suffisait aux sportifs intéressés de demander le titre de certains films pour obtenir stimulants et autres anabolisants. Les deux frères sont aujourd'hui accusés de vol, recel, violation de la loi sur le dopage et administration de produits dangereux pour la santé des athlètes.

Chaîne du froid. Au cours d'une conférence de presse, le commandant de la brigade des stupéfiants Umberto Santone a révélé hier que les substances retrouvées dans la boutique de Nicola Trolese provenaient essentiellement des anciens pays de l'Est mais aussi d'Espagne, de Grèce et de Scandinavie. Ces produits seraient principalement le fruit de vols perpétrés dans les hôpitaux. Le reste était recueilli grâce à la complicité de quelques pharmaciens de Vénétie. Pour certains médicaments, les enquêteurs craignent notamment que la chaîne du froid n'ait pas été respectée. Au cours de leurs investigations de plusieurs mois, les carabiniers auraient assisté à des scènes confirmant l'étendue du phénomène du dopage parmi les amateurs et les jeunes cyclistes (l'un d'entre eux avait à peine dix-sept ans). Dans leur rapport, les enquêteurs ont ainsi évoqué des rixes entre directeurs sportifs d'équipes non-professionnelles à propos du recours au dopage ou encore la mésaventure d'un jeune champion s'en prenant à ses coéquipiers incapables de suivre son rythme mais qui, finalement, s'écroule à terre, épuisé. Un autre aurait rassuré l'un de ses compagnons en lui indiquant qu'il disposait d'une éprouvette cachée sous son maillot pour éventuellement déjouer un contrôle antidopage inopiné en fin de course.

Perplexité. «Les catégories mineures ne sont pas protégées, a insisté l'un des enquêteurs. L'usage de substances dopantes a des ramifications notamment dans les activités sportives non-professionnelles où il n'existe pratiquement pas de contrôles.» Dans les prochains jours, tous les produits saisis dans ce vaste coup de filet seront rassemblés à Padoue. Pour l'heure, la Fédération italienne de rugby a fait savoir qu'elle «restait perplexe sur l'implication effective de deux de ses licenciés». Elle a ajouté qu'elle préférait attendre le développement de l'enquête avant de prendre d'éventuelles sanctions «afin de sauvegarder l'image sportive du rugby».

Hier matin, la presse italienne parlait de «prolongement du Tour d'Italie 2001» et de «cancer qu'on ne réussit pas à extirper». Dans un article au vitriol l'éditorialiste de la Gazzetta dello Sport, quotidien organisateur du Giro, ne veut pas de quartiers. «Bouchez-vous le nez, enquêteurs : cette fois, la puanteur est si nauséabonde qu'elle n'appelle aucune clémence.» La survie de son épreuve phare en dépend.