La 89e Grande Boucle part samedi du Luxembourg.
Le dopage, un mal dont le Tour ne guérit pas
Contrôles
positifs et suspensions de coureurs se sont multipliés depuis le début de la
saison.
Par
Blandine HENNION,Jean-Louis LE TOUZET
Libération
samedi
06 juillet 2002
Le 89e Tour
de France s'élance du Luxembourg samedi. Que s'est-il passé depuis l'an passé ?
Pas de coup d'Etat, car Lance Armstrong règne depuis trois ans sur la France en
imposant son régime de juillet à base de carottes vichy et d'eaux de régime.
Rappelons que le Tour a été soulevé en 1998 par l'affaire Festina. Depuis, des
têtes ont roulé dans la sciure. On a beaucoup guillotiné.
Le Tour vit
sous la menace de la terreur d'un peloton dopé. Il ne faut pas être un médium
des cages d'escalier pour s'apercevoir que le dopage ne partira pas au lavage.
On ne se débarrasse pas ainsi du cambouis sur la culotte des coureurs. Patrice
Clerc, le directeur d'Amaury Sport Organisation (ASO), évoquait dans un
entretien au Monde les cas de dopage des derniers mois : «Il y a eu
des coureurs déclarés positifs, cela ne paraît pas anormal. Je ne vois pas
comment on pourrait faire croire que le cyclisme serait devenu blanc et que le
dopage serait résolu. C'est irréaliste.» Il faut lui reconnaître cette
honnêteté. Monsieur Clerc, depuis deux ans, court au lavoir en bras de chemise,
bat le linge du Tour, le tord, l'essore, mais quand il met le tout sur le fil,
les taches reviennent. Certes, elles sont moins grasses, car elles sont souvent
masquées. Chaque année, Patrice Clerc verse plus d'enzymes gloutons dans son
grand tambour cycliste : «Se targuer de zéro cas positif n'est pas sain, poursuit-il.
Si le Tour s'achève sans cas positif, j'aurai tendance à dire que
statistiquement cela s'améliore. S'il y en a, ça ne sera pas catastrophique.»
Richard
revient. Le Tour de France demeure une chose inimitable : c'est à la fois
la rencontre de la seringue, du ris de veau, du platane à peau tigrée et... de
la prophylaxie antidopage. Les plus grands professeurs du droit canon cycliste
réunis en conclave assurent que la légende ne sera jamais contaminée. Une
preuve irréfutable ? Le retour en grâce de Richard Virenque, que l'on a souvent
par le passé opposé à Laurent Jalabert. Un match Rousseau-Voltaire pour
résumer. Or, pas du tout, répliquent les intéressés dans l'Equipe Magazine.
Ils sont comme frères. Edmond et Jules Goncourt, en quelque sorte. C'est pour
cela que chaque année, l'encre manque pour raconter l'illusion comique d'un
sport qui dépasse les légendes napoléoniennes. Si bien que Bernadotte a ses
chances en montagne et Murat dans la plaine peut refaire le coup de Pontarlier.
Diurétique.
Fini
le Tour du renouveau et autres passe-passe. Les organisateurs auraient bien du
mal à tenir un autre discours sur le dopage, tant les affaires se sont
multipliées depuis le début de l'année. A peine Richard Virenque, rescapé du
procès Festina, rejoint-il la Domo Farm Frites en tout début de saison que son
coéquipier, la star belge Franck Vandenbroucke, est mis en examen début mars pour
possession de produits dopants : les policiers belges sont tombés sur des
fioles d'EPO dans son frigo. La sanction tombe jeudi dernier, clémente : il ne
sera suspendu que 18 mois, dont six ferme. Le zèle des contrôleurs italiens a
pris la relève pendant le Tour d'Italie. En mai, Stefano Garzelli, le leader de
la Mapei, vainqueur du Giro 2000, est contrôlé positif à la probénicide, un
diurétique. La Mapei, qui cesse le sponsoring cycliste l'an prochain, sauve sa
place dans le Tour de France en suspendant son coureur sur le champ, tout en
jurant ses grands dieux qu'elle n'avait pas prévu de l'aligner sur la Grande
Boucle. Puis c'est au tour de Gilberto Simoni, le vainqueur du Giro 2001, de se
faire pincer à la cocaïne. Son équipe, la Saeco, avait été choisie entre mille
en mai par Jean-Marie Leblanc, le directeur du Tour, pour faire partie des cinq
équipes invitées, qui complètent les seize équipes retenues au vu de leur
classement UCI.
La
direction du Tour a aussitôt récusé l'équipe italienne pour repêcher Jean
Delatour, l'équipe française laissée douloureusement sur la touche devant
l'afflux de candidats. Manque de bol : Laurent Roux, apprendra-t-on fin juin,
venait de se faire pincer aux amphétamines le 29 avril, lors d'un contrôle
diligenté hors compétition. Roux avait déjà écopé d'une suspension de six mois
en 1999 après un contrôle positif sur la Flèche wallonne. Delatour reste sur le
Tour, mais sans son coureur. Vendredi, la Saeco, pénalisée tout entière à cause
de Simoni, qu'elle a suspendu, a annoncé qu'elle allait porter plainte contre
la Société du Tour. En s'appuyant sur la présence au départ de Jean Delatour,
malgré la positivité de Roux. Ce sont également les amphétamines, ce bon vieux
produit, qui viennent de faire tomber Jan Ullrich, vainqueur du Tour 1997 (lire
page 6). Les Telekom avaient toutefois choisi de longue date de faire le Tour
sans leur leader, contraint de subir une opération du genou. Ils devront se
passer aussi de Heiko Szonn, positif à l'éphédrine sur la course de la Paix en
mai, a-t-on appris le 1er juillet.
L'affaire
Paumier. Mauvaise surprise aussi pour AG2R, l'équipe française dont le
directeur sportif, Vincent Lavenu, venait de repérer le coureur normand Laurent
Paumier, vainqueur cette année de l'étape finale du Midi Libre au col de
l'Esperou devant tous les grimpeurs espagnols et Lance Armstrong lui-même, le
vainqueur de l'épreuve. Il courait alors sous les couleurs de
Saint-Quentin-Oktos, équipe française de deuxième division qui avait accordé
l'an dernier au Normand, déjà âgé de 28 ans, son premier contrat professionnel.
L'homme devait prendre les couleurs d'AG2R le 1er juillet pour faire le Tour de
France. Le 2, il apprend qu'il est positif aux corticoïdes à la suite de son
contrôle du 26 mai, au sommet de l'Esperou. Ecarté de l'équipe, il y est
remplacé par Thierry Loder.
Toujours
dans les équipes françaises, les mauvaises nouvelles n'épargnent même pas la
plus grande, le Crédit agricole de Roger Legeay. L'instruction de l'affaire de
Perpignan, un trafic de produits dopants dans le milieu amateur, est en effet
bouclée après deux années d'enquête. Parmi la vingtaine de personnes mises en
examen se trouve un certain docteur Hervé Stoïcheff, le médecin de la grande
équipe française, qui sera jugé à la fin de l'année. Stoïcheff avait déjà été
sanctionné par le conseil de l'ordre d'Aquitaine en 2000, pour ses soins
prodigués aux rugbymen du CA Brive, mais le Crédit agricole lui avait maintenu
sa confiance.
Si les
trois derniers leaders du Giro, Marco Pantani en tête, suspendu huit mois en
juin pour sa prise d'insuline sur le Giro 2001, sont dans le collimateur de la
justice, les petites équipes italiennes ne sont pas en reste. Alessio participe
ainsi à son premier Tour de France. L'équipe avait embauché Laurent Dufaux,
sans employeur après le scandale Festina. Il y a dix jours, son coéquipier
Daniele De Paoli s'est fait pincer à la frontière italienne, de retour d'une
visite à ses amis sur le Tour de Suisse, avec une cargaison de produits dopants
dans le coffre. Suspendu aussitôt de l'équipe, le coureur a mis fin à sa
carrière, à 29 ans. Alessio reste toutefois sur le Tour.