Deux "préparateurs" veillent sur la carrière des deux favoris
LE MONDE | 23.07.03 | 13h02
Lance Armstrong (US Postal) et Jan Ullrich (Bianchi), qui ont profité de la journée de repos du 22 juillet pour recharger leurs batteries, sont l'un et l'autre suivis par des médecins italiens aux pratiques controversées, Michele Ferrari et Luigi Cecchini.
Pau de notre envoyé spécial
Derrière le match que se livrent au grand jour Lance Armstrong et Jan Ullrich, un autre duel oppose, dans l'ombre, deux "préparateurs": Michele Ferrari et Luigi Cecchini. Tous deux sont italiens, médecins et très controversés. Le premier conseille le quadruple vainqueur du Tour depuis 1995. Le second suit le lauréat de la Grande Boucle 1997 depuis cet hiver.
Depuis que l'Allemand et l'Américain ont rejoint leurs mentors respectifs, ils ont l'un et l'autre sensiblement réduit leur charge pondérale et accéléré leur fréquence de pédalage. Différence significative entre les favoris du Tour 2003 : Jan Ullrich accepte de partager son préparateur quand le Texan préfère une collaboration exclusive.
Avant de prendre en main la destinée sportive de Lance Armstrong, le "mythe", comme on surnomme Michele Ferrari dans le peloton, a accompagné les succès de Francesco Moser, Gianni Bugno, Moreno Argentin et autres Tony Rominger. Avec le docteur Ferrari dans ses rangs, l'équipe italienne Gewis et son leader-russe Evgueni Berzine ont dominé le peloton professionnel et emporté en une seule et même saison (1994) les classiques Milan-San Remo, Liège-Bastogne-Liège, le Tour des Flandres et le Critérium international.
La même année, devenu préparateur personnel, c'est depuis le bord de la piste du vélodrome de Bordeaux-qu'il avait guidé le Suisse Tony Rominger vers le record de l'heure (55,291 km/h), repoussant l'ancien détenteur, Miguel Indurain, à plus de 2000 mètres.
Avant de récupérer le coureur allemand dans son giron, Luigi Cecchini avait également fait valoir quelques états de service. C'est en 1996 que le "preparatore" s'est fait un nom dans le milieu. Cette année-là, son protégé s'appelle Bjarne Riis : il emporte le Tour de France - devant le jeune Jan Ullrich - après une carrière jusque-là sans brio. Quelques semaines plus tard, trois de ses poulains (Pascal Richard, Rolf Sörensen et Massimiliano Sciandri) trustent les trois premières places de l'épreuve sur route des Jeux olympiques d'Atlanta. En 2002, ce sont les classiques de Coupe du monde qui sont accaparées par ses patients. Michele Bartoli triomphe sur l'Amstel Gold Race et le Tour de Lombardie. Andrea Tafi s'impose sur le Tour des Flandres. Mario Cipollini s'adjuge Milan-San Remo, Gand-Wevelgem et le titre de champion du monde à Zolder. Tous sont absents du Tour 2003.
En revanche, la formation danoise CSC, qui occupait la première place du classement par équipe du Tour 2003, mercredi 23 juillet, avant la 16e étape entre Pau et Bayonne, continue d'aller consulter le docteur Cecchini à Lucca, près de Pise. Avant qu'il ne signe chez Team Coast, puis chez Team Bianchi, Jan Ullrich avait été un temps annoncé chez CSC. Le directeur sportif de la formation danoise, Bjarne Riis, avait alors posé comme condition que le coureur allemand adopte les méthodes d'entraînement de Luigi Cecchini.
UN OSTÉOPATHE PARMESAN
Jan Ullrich a effectué cet hiver plusieurs séjours en Toscane, où il avait un temps songer à s'installer comme la plupart des clients italiens du docteur. Lance Armstrong a pris l'habitude de rejoindre Michele Ferrari à Saint-Moritz (Suisse) pour préparer le Tour.
Quel est le secret de la réussite exceptionnelle des coureurs préparés depuis une vingtaine d'années par les deux médecins italiens ? Luigi Cecchini, qui dirigea jusqu'en 1999 le centre de médecine de Pise, ne laisse rien filtrer sur ses méthodes d'entraînement.
Quant à Michele Ferrari, selon Lance Armstrong, ses talents sont à rechercher du côté des ses compétences en matière d'alimentation et d'oxygénation en altitude. Sur le Tour du centenaire, le "mythe" a dépêché un ostéopathe parmesan, qui aura profité de la journée de repos du 22 juillet pour remettre son client d'aplomb après sa chute et les efforts de la veille, dans la montée vers Luz-Ardiden.
La justice italienne croit avoir trouvé une explication aux formidables résultats des deux préparateurs. Au printemps 1997, la brigade des stupéfiants (NAS) de Florence avait mis la main, dans la pharmacie Giardini Margherita de Bologne - plaque tournante à cette époque du trafic de produits dopants dans la péninsule -, sur des ordonnances de substances interdites (stéroïdes anabolisants, hormones peptidiques, DHEA...) destinées à des athlètes et signées de la main des deux médecins.
Dès 1994, Sandro Donati, responsable-de la commission scientifique du Comité national olympique italien (Coni), avait épinglé, dans un rapport sur le dopage en Italie, le docteur Ferrari comme l'un des principaux prescripteurs d'érythropoïétine.
Aujourd'hui, le médecin est poursuivi par la justice de son pays pour fraude sportive, exercice abusif de la profession de pharmacien, distribution et administration de produits dopants. Les poursuites engagées contre Luigi Cecchini, également mis en examen par le procureur de Bologne, ont été abandonnées au moment où l'enquête était transférée au tribunal de Lucca.
Stéphane Mandard (avec Guillaume Prébois)